Les causes et les effets × Le travail

Les causes et les effets × Le travail

Pré-requis à cet article : L’espace des causes vs. l’espace des effets

 

Salut S., Y., P.,

Continuons à jouer.

Un des sujets pour lequel le modèle cause-effet permet de révéler des choses intéressantes est le travail.

L’arbitre de foot

C’était la période du mondial, et donc ça parlait foot avec les collègues, et en particulier des salaires très élevés des arbitres. Vous connaissez certainement ces répliques, habituellement tournées vers les joueurs : « le foot c’est des mecs payés des millions à courir après un ballon c’est juste n’importe quoi » auxquelles on rétorque « ouais mais c’est des sportifs de très très haut niveau c’est chaud le foot (1) ».

C’est bien payé parce que c’est complexe

De petit jusqu’à il y a peu, c’est effectivement les arguments comme (1) que je cherchais. Pour moi, ce qui expliquait qu’un métier était mieux payé qu’un autre, c’était sa complexité (au sens « peu de personnes ont les capacités pour le faire »). En gros. Mais, me suis-je rendu compte plus tard, il me manquait un morceau de réponse.

Ça mérite d’être enseigné à l’école parce que c’est intellectuellement cool

Lorsque que mes camarades se plaignaient par un très classique « vas-y, ____ ça sert à rien, pourquoi on s’emm**de à l’apprendre ? ? », ça ne m’a jamais parlé. La seule chose qui m’intéressait, c’était si la matière était cool à pratiquer (comme les maths) ou pas. Du moins, c’était ce que le cœur disait. La tête, disait en plus : « ce serait bien que ça permette de bien gagner sa vie ». Et donc que ça fasse partie de métiers complexes.

C’est bien payé parce qu’il y a des gens qui veulent ce que tu offres

« Oui mais la question, c’est aussi quel est l’argent que cet arbitre il génère ! », a répliqué mon collègue. Et il a tout à fait raison.

En effet, on peut penser à estimer l’impact du gars. Combien de personnes vont profiter de son arbitrage, et de combien chacun ? Et cette question, on peut se la poser en faisant complète abstraction de la complexité, ou de l’intérêt, du travail.

Il semble bien y avoir une différence entre arbitrer un match du mondial et arbitrer le match du quartier.

Ne voir qu’un seul aspect

Tentons donc de décrire un travail en deux aspects : ce qui concerne les causes et ce qui concerne les effets. Rangeons ce dont on a parlé dans l’une ou l’autre catégorie :

  • La complexité des tâches —> dans les causes
  • L’intérêt du fait de travailler —> dans les causes
  • L’impact du résultat du travail —> dans les effets

Je trouve que, trop souvent, les gens ne regardent, voire ne voient, qu’un seul aspect parmi les deux, et jugent sur ce bilan unilatéral. Ils voient que « le gars courir » sans voir tous les gens devant leur télé et tous les gens qui vont parler du match et tous les journaux et tous les articles et toutes les pubs et tous les achats et tout le merchandising et toute la narration…

Or on voit bien maintenant que son salaire dépend des deux aspects. Et de ce que je vois, c’est toujours le cas (d’un produit ou service à l’autre). Ce qui devrait être, c’est une autre question, et j’en parle juste après.

En tout cas, c’est en me rendant compte de ça que j’ai commencé à voir les choses différemment et à me demander : on paye pour quel résultat ?

Les bouchons d’oreille : une affaire en or

Voyons un autre exemple de distinction entre le coût et la valeur du résultat. Il se trouve que j’utilise beaucoup de bouchons d’oreille en ce moment, parce que, quand je dors chez A. en été, on entend beaucoup les bruits de la rue (je veux dire, encore plus que d’habitude). En plus, elle parle dans son sommeil.

Bref, une boîte de boules quiès, ça te coûte 4€, mais pour quel résultat ? 2-3 semaines où tu dors 2× mieux. Et pour ça, je pourrais payer jusqu’à, je sais pas, 80€ ! C’est une affaire de l’avoir à 20× moins cher.

Bon, là je vais pouvoir poser deux questions ; la première est économique et la seconde philosophique/économique/politique (je sais jamais) :

 

1. Mais pourquoi est-ce que la boîte coûte 4€, et pas 3€*, 15€, 50€, 80€** ?

* je suppose que le prix de revient pour M. Quies c’est 3€
** je sous-entends que le prix d’achat se trouve dans l’intervalle 3€-80€. Quand même.

2. Dans ma société idéale, qu’est-ce que je pense que cela devrait coûter ?

 

J’aime bien ces questions parce qu’elles sont simples et claires, mais voir quelqu’un converger vers une réponse cohérente et justifiée me semble déjà le signe d’une réflexion politique sérieuse.

Dans la suite, appelons les 3€ le prix de revient et les 80€ le prix du service. Le prix de revient, c’est le côté causes, c’est le côté travailleur. Le prix du service, c’est le côté effets, c’est le côté bénéficiaire.

Maintenant que l’on vend quelque chose

En fait, ces questions on peut de moins en moins y réchapper car, maintenant que l’on est grand et que l’on travaille, on passe aussi du côté des gens qui ont des choses à vendre. Dans mon cas, j’ai commencé par des petits cours de maths / physique, puis ce fut mon travail d’ingénieur depuis peu.

Quel prix fixer pour l’heure de petit cours ?

 

Imaginons follement que, telle la boule quiès, mon prix de revient soit de 3€/h, et mon prix de service soit de 80€/h.

Encore une fois, l’échange est absurde si on signe à moins de 3€ (car j’y perds), ou à plus de 80€ (car l’employeur y perd). Il faut donc être dans cet intervalle acceptable. La question devient : où se placer dans cet intervalle de 77€ ? À ce stade, il est intéressant de reprendre les réponses aux questions au-dessus :

1. Mais pourquoi est-ce que la boîte coûte 4€, et pas 3€*, 15€, 50€, 80€** ?

—> Si on applique la même raison, combien est-ce que je devrais coûter ?

2. Dans ma société idéale, qu’est-ce que je pense que cela devrait coûter ?

—> Dans ma société idéale, combien est-ce que je devrais coûter ?

Et enfin, de comparer tout ça à ce que je vais réellement demander.

Aux trop aimables

Bon, j’en profite pour te donner mon avis, S., à propos de ta négociation salariale. Je crois que tu es une personne particulièrement « aimable » au sens du modèle des Big Five (le modèle psychologique dont je vous avais parlé), car il me semble que tu as une aversion au conflit « grande ». C’est ainsi que j’explique ta réticence à demander « beaucoup ». Mais beaucoup par rapport à quoi ? Par rapport aux 3€, ton coût de revient, c’est-à-dire ce qu’il te faut pour vivre ? C’est possible. Mais as-tu considéré si c’était beaucoup par rapport au service que tu rends, par rapport à l’argent que tu rapportes, par rapport aux 80€ ? As-tu considéré à qui reviendrait la réduction que tu offrirais ? Pour moi, non seulement il n’y a pas de raison que les 77€ de différence ne te reviennent pas du tout, et d’autre part, il n’y a que toi qui peut aller les chercher.

Demande donc un salaire à au moins le prix du marché, et même si c’est au-dessus de « ce dont tu as besoin pour vivre ». Surtout si c’est le cas.

Je me souviens, à un entretien d’embauche (qui n’est pas celui de ma boîte actuelle), au moment de parler salaire, je parle de ##k€ bruts annuels. Et là, on me demande : ça fait combien en salaire net mensuel ? Je l’ignorais, et j’ai demandé pourquoi ils demandaient ça, ce à quoi on m’a répondu « c’est pour voir si les candidats ont une idée de ce qu’ils veulent voir par mois sur leur compte en banque ». J’ai interprété cela (ce qui est peut-être faux) comme une tentative de m’amener à voir les 3€, c’est-à-dire à voir ce dont il me faut dans l’absolu. Il voulait me mettre dans la piscine des causes et me faire oublier l’odeur des effets.

Voilà, ce que je veux dire, c’est que ta personnalité joue contre toi. Il est très tentant de céder au malaise du conflit et de lâcher sa thune avant même de l’avoir demandée. Sauf que, pour les trop aimables, le malaise a une intensité qui excède la réalité de la situation. Ce n’est pas scandaleux de défendre ses intérêts et d’essayer de prendre sa part des 77€. C’est même nécessaire et juste car, a priori, la personne en face ne va pas le faire pour soi. Et c’est symétrique : en face aussi, ils défendent leur propre intérêt ; si c’est « trop » pour eux, ils diront non, et c’est bien.

En résumé, je dis aux trop aimables : 1) base-toi sur le prix du marché, et 2) méfie-toi très fort de céder à un deal acceptable, au lieu d’un deal juste.


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