La dissension a trois versions (1/3)

La dissension a trois versions (1/3)

Ça y est, vous avez décidé qu’il était plus sage de résoudre votre conflit avec la personne concernée, et ce, malgré le fait que ça ne va pas être agréable.

Dissension : (n.f.) Opposition violente d’avis, de sentiments, d’intérêts ; divergence, désaccord.
Rime avec « version »

Je divise une dispute en trois actes.

  • L’Acte I s’appelle Comprendre
  • L’Acte II s’appelle S’excuser et Pardonner
  • L’Acte III s’appelle Agir

Je vais traiter de l’Acte I dans cette série de 3 articles.

L’objectif fondamental de l’Acte I

Ce premier acte est le plus challengeant intellectuellement et émotionnellement, et c’est aussi celui qui va conditionner la résolution des deux autres actes. Il est donc l’enjeu principal de la dispute.

L’objectif fondamental de cet acte est de mettre au clair la chaîne suivante :

INTENTION × PARADIGME × SITUATION = CONSÉQUENCE

J’en parle en détails dans l’article précédent ↗️. Pour rappel :

  • L’intention, c’est ce que vouliez signifier ;
  • Le paradigme, c’est votre manière de percevoir le monde et donc de juger (évaluer une action et choisir une action) ;
  • La situation, ce sont les conditions extérieures et particulières de votre action ;
  • La conséquence, c’est l’effet qu’a eu vos actions sur ce qui n’est pas vous.

En d’autres termes, l’objectif fondamental est de comprendre ce qu’il s’est passé. Et, comme nous le verrons, comprendre sous-entend non seulement comprendre l’autre, mais aussi se comprendre soi-même.

Le changement de paradigme

Nous avons dit juste au-dessus que :
— L’acte I est l’enjeu principal de la dispute
— L’objectif principal de l’acte I est de comprendre

Ainsi,

Comprendre est le challenge principal de la dispute.

En fait, le terme de dispute est un peu provocateur, car pour moi il suggère de la violence ; en réalité, la violence est dispensable.

Oui, vous avez bien lu. Le challenge principal n’est pas donner l’illusion d’avoir raison, ni faire se sentir coupable l’autre, ni prendre l’ascendant émotionnel, ni prendre de l’avance pour avoir raison à la prochaine dispute, ni prouver l’infériorité de l’autre, ou autre idée de m****.

Voir un conflit par défaut comme un problème de compréhension, plutôt qu’une bataille, me semble un paradigme 1000× meilleur. On en déduit immédiatement que la dispute devrait se faire dans un état d’esprit de coopération, pas de un contre un. Les deux forment une équipe qui s’attaque à un même problème.

Pas ennemis, coéquipiers.

Ce truc tient en une phrase, mais ça a d’énormes implications.

Déterrer les trois versions de la dissension

Pour parvenir à cette compréhension (et donc résoudre l’Acte I), je propose la stratégie suivante : mettre en lumière les 3 versions de la dissension, grâce à 6 questions 🔳.

La première version, c’est l’histoire de ce qu’il s’est passé du point de vue du « lésé »
🔳1. et 🔳2.
La deuxième version, c’est l’histoire de ce qu’il s’est passé du point de vue de « l’accusé »
🔳3. et 🔳4.
La troisième version, c’est la verion du « reculé ».
🔳5. et 🔳6.

Ça n’est pas révolutionnaire, mais parfois, ce n’est pas fait et surtout, c’est mal fait.

Cet article parlera des questions 1. et 2.

L’exemple de Quentin 🦊 et Ben 🐼

Pour fixer les idées, utilisons l’exemple suivant, tout du long :

Vous vous appelez Quentin🦊, et votre meilleur ami s’appelle Ben🐼. Vous vivez loin de l’autre en ce moment, ce qui ne vous empêche pas de communiquer régulièrement. Vous, vous vivez à Agloe, capitale du pays. En ce moment, vous vivez une transition, car vous êtes dans des petits job le temps d’en trouver un plus stable. Cette semaine, Ben vient dans votre ville, Agloe, pour des vacances de 7 jours. Il vous a demandé de l’héberger, ce que vous avez accepté avec plaisir. Pour la venue de Ben, vous avez libéré un maximum de temps pour le passer avec lui, c’est-à-dire à peu près tous les soirs, voire quelques après-midi.

Cependant, en pratique, Ben a prévu de voir d’autres gens, et donc vous ne vous voyez pas autant que vous vous l’étiez imaginé. Ça ne vous a pas plu, et vous avez décidé que vous vouliez en parler, à la fin du séjour.

Vous êtes donc le lésé, tandis que Ben sera l’accusé.

À la fin du séjour, vous dites à Ben que vous aimeriez bien revenir sur quelque chose qui s’est passé cette semaine. Ce qu’il accepte.

Paf, vous dégainez la première question.

La version du lésé

🔳1. Quelle émotion négative a déclenché mon envie de parler ? Quels évènements ont déclenché cette émotion ?

Quentin🦊 (vous) : Je suis frustré, contrarié que tu sois venu à Agloe me voir mais qu’en réalité tu aies été si peu disponible pour que nous passions du temps ensemble, alors que j’avais aménagé mon temps pour pouvoir le passer au maximum avec toi. En plus, quand tu me prévenais que tu serais occupé avec quelqu’un d’autre, c’était souvent au dernier moment.

Il s’agit ici de décrire votre réaction « de surface », c’est-à-dire votre réaction instinctive. Cette émotion peut être assez simple : colère, surprise, malaise, tristesse, trouble, peur, frustration, honte, agacement.

Le principe essentiel pour répondre à 🔳1.

Prenez la responsabilité de vos émotions. C’est pour cela que vous commencez vos phrases par Je.

Dans notre exemple, Quentin🦊 a bien dit :

✔️ Je suis frustré, contrarié […]

Et il n’a pas dit :

🛑 Tu m’as frustré, tu m’as contrarié.

🔳2. Quelle pensée m’est venue ?

🦊 : J’étais excité par ta venue, ça faisait super longtemps que l’on ne s’était pas vus. J’ai bloqué l’avancement de mes projets, je t’ai accueilli ; voir que tu avais moins de disponibilité pour moi m’ont donné l’impression que notre amitié n’était pas aussi importante pour toi que pour moi. D’un côté, je me mets à regretter, et en même temps, je me dis que ce n’est pas possible, que c’est pas vrai, je ne suis pas en train de me mentir sur notre relation.

Là, il s’agit d’ajouter une couche de sens à votre émotion. Qu’est-ce que vous vous êtes dit qui vous fait mal ? Quelle a été votre interprétation ?

Selon les personnalités, on peut grossièrement classer les réactions en deux catégories :

— Ça a signifié, pour moi, que tu as été mauvais
— Ça a signifié, pour moi, que j’ai été mauvais

En fait, ça c’est notre tendance à vouloir mettre la faute sur quelqu’un, qui est d’autant plus forte dans nos moments de faiblesse. Car après tout, il y a une troisième voie : ça pourrait n’être vraiment la faute à personne, et y avoir un malentendu. C’est d’ailleurs pour ça qu’on essaie de comprendre. D’où le principe suivant.

Le principe essentiel pour répondre à 🔳2.

Par défaut, autant vouloir être prudent et dire :

J’ai eu l’impression que […], il m’a semblé que […], je me suis dit que […], je trouve que […].

Dans notre exemple, Quentin🦊 a dit :

✔️ […] voir que tu avais moins de disponibilité pour moi m’ont donné l’impression que notre amitié n’était pas aussi importante pour toi que pour moi.

Et pas :

🛑 […] Ok, quand j’ai vu que tu avais moins de disponibilité pour moi, j’ai vu que pour toi notre amitié n’était pas très importante.

Au PIRE, si la gravité vous semble le requérir et la véracité vous semble suffisante, dites ce que tu as fait est […]. Mais dire les jugements définitifs décrits plus haut sont des accusations graves et extrêmement blessantes. Adressés à un enfant vulnérable, je pense que c’est carrément destructeur.

D’ailleurs, celui à qui l’on parle de manière aussi définitive devrait immédiatement stopper la conversation, et refuser de la reprendre avant qu’il y ait eu des excuses.

Je suis hyper sérieux.
Cela fait partie du sujet des limites, dont je parlerai plus en détails une autre fois.


Autre remarque qui me tient à cœur

Quand je recommande d’utiliser Je, J’ai l’impression que […] et Ce que tu as fait est […], je ne veux pas présenter cela comme des « techniques pour arriver à ses fins ». Peut-être au début, parce que vous apprenez, mais à terme, ils sont censés être la traduction verbale de paradigmes meilleurs que vous avez internalisés. Par exemple, les paradigmes que votre perception peut être fausse, que faire une chose mal un jour est différent d’un défaut de caractère, que votre critique est trop locale, que la stupidité peut avoir les mêmes conséquences que le mal…

Bref, tout ce que j’essaye de raconter dans cette série d’articles


Indications supplémentaires pour Ben l’accusé et Quentin le lésé

Comme vous vous le dites peut-être, l’exercice n’est pas facile, d’autant plus que la situation sera émotionnellement chargée et donc, propice à nos faiblesses. D’où les indications suivantes :

Cher Ben 🐼 l’accusé,

ℹ️ Ce que Quentin va te dire va être difficile à entendre. Tu risques de ressentir un bon nombre d’émotions négatives : colère, culpabilité, agacement, honte, etc. Accepte de les ressentir et, en même temps, ne fais pas l’erreur de nier la version de l’autre parce que ton corps est en mode défense. Tu le sais : tu ne peux nier ni ses émotions, ni son raisonnement. Accepte qu’ils soient comme ils sont. Ça paiera.

ℹ️ En fait, il faut encore plus de courage que cela, parce qu’il faut que tu t’efforces de comprendre la version de Quentin. Il faudra donc éventuellement l’aider à accoucher de sa version, celle qui vient de son point de vue, quitte à ce que vous vous éloigniez de plus en plus du tien. Non seulement écouter n’est pas confirmer, et vous avez besoin de comprendre. Laisse-lui le temps de réfléchir. Tu verras, ça enclenche un cercle vertueux car plus tu cherches à comprendre, plus Quentin se sentira en sécurité (à raison, si tu es honnête !), plus Quentin osera dire sa vérité sans violence, mieux tu te sentiras, et ainsi de suite.

Cher Quentin 🦊 le lésé,

ℹ️ Comme tu as pu le voir, les premières questions te concernent et ne sont pas forcément évidentes. Il faut observer un peu ta propre réaction ; il est éventuellement raisonnable de commencer cette observation seul.

ℹ️ Considère les pratiques que j’ai citées plus haut comme des garde-fous ; sous l’émotion, on dit parfois des choses qu’on ne veut pas signifier. Donc, vraiment, deux règles :

  • Dire Je
  • Dire J’ai l’impression que

À ce stade, nous avons donc exhibé la version du lésé. Questions suivantes ?

La version de l’accusé

Article La dissension a trois versions (2/3)

 


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