La dispute tu ne pourras simuler

La dispute tu ne pourras simuler

J’avais peur des disputes

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les disputes entre personnes qui se côtoient régulièrement m’étaient assez anxiogènes. Non pas parce que c’est un moment désagréable (ce qui est vrai), mais parce que je trouvais ça grave.

Quand j’étais un gentil petit garçon et que je voyais des adultes, ou des enfants, se disputer, je trouvais cela violent. À force d’observations, je suis arrivé à la conclusion suivante : si deux personnes se disputent, c’est qu’il y en a une qui est méchante.

J’ai bien dit « est méchante », et pas « a fait quelque chose de méchant ».

Cela impliquait notamment que, si j’étais partie prenante d’une dispute, et que ce n’était pas moi qui l’avait initiée, c’est que c’est moi qui devais être méchant et qu’en plus, je ne m’en rendais pas compte. Quel vice. Il en résultait une grande culpabilité. Je pense que j’en avais peur.

En pratique, j’ai passé l’enfance et l’adolescence en ayant un comportement à la fois 1) très gentil envers les autres, 2) pas en contact avec des gens à qui j’aurais pu vouloir quelque chose, et 3) assez conforme aux attentes de mes parents ; c’est sans doute ce qui m’a permis de ne vivre que très peu de disputes en tant qu’acteur.

Il n’y a qu’à les jouer dans sa tête

Vu que c’est anxiogène, que ça fait peur, on aurait envie de pouvoir simuler une dispute entièrement dans sa tête, sans l’autre, et tirer les conclusions qui vont bien. Comme ça, il n’y aurait pas à le faire dans la vraie vie.

😄

Je vais tenter de montrer que c’est pratiquement impossible.

😞

M’enfin quand même, il y aura un modèle stylé à la fin.

\o/

5 niveaux de paradigme

Rappel : un paradigme est, de manière vague, « une manière de percevoir le monde », un modèle.

De l’enfance à aujourd’hui, je suis passé du paradigme simpliste cité plus haut, à des paradigmes plus fins et meilleurs. Je vais tenter de les présenter ici en 5 niveaux. On pourra voir que chaque niveau révèlera une difficulté supplémentaire pour la simulation.

Niveau 0 · Il y a un fait, qui est bien ou qui n’est pas bien

Je t’invite à une soirée, tu déclines, je suis blessé, c’est pas bien, t’es méchant et le monde il est pas beau.

C’est de là qu’on part. Voici donc le modèle à ce stade :

FAIT

Niveau 1 · Il y a une intention, une situation et une conséquence

À cette étape, on peut remarquer la chose suivante :

Ce n’est pas parce qu’une conséquence est mauvaise que l’intention est mauvaise.

Une manière de s’en convaincre est de trouver un exemple dans chacun des cas :

Bonne intention 🔵 et bonne conséquence 🔵
Je souhaite te témoigner de l’affection en te le disant, et tu l’apprécies.

Mauvaise intention 🔴 et mauvaise conséquence 🔴
Je te manipule émotionnellement pour arriver à te faire accepter quelque chose qui n’est pas bon pour toi, et effectivement, plus tard, tu te sens mal parce que tu te sens manipulé(e).

Bonne intention 🔵 et mauvaise conséquence 🔴
Tu viens me parler d’un problème. Je veux t’aider et me donne du mal pour te trouver des solutions, mais tu es frustré(e) parce que tu ne te sens pas compris(e).

Je ne veux pas prendre de responsabilité sur un de tes problèmes parce que je pense que ce n’est pas une bonne pratique, et tu te sens mal-aimé(e).

Mauvaise intention 🔴 et bonne conséquence 🔵
Je t’ignore pendant un certain temps pour me venger de quelque chose, et toi tu te sens mieux parce que tu as l’impression que je gagne en indépendance, ce que tu trouves bon pour notre couple.

J’ai donné des exemples de relations interpersonnelles, mais c’est largement applicable dans d’autres contextes.

Ainsi, on peut se débarrasser du modèle FAIT pour le modèle INTENTION – CONSÉQUENCE.

FAIT

⬇️

INTENTION – CONSÉQUENCE

Ok, mais moi, de l’extérieur, je ne vois que la conséquence. Pour m’aider, je rajoute donc quelque chose entre les deux qui va me permettre de conclure sur l’intention : la situation.

La situation, ce sont les conditions extérieures, les facteurs extérieurs. Tout ce qui n’est pas propre à la personne considérée.

Moi, Harry, je demande à une pote, Hermione, de m’héberger. Elle refuse. Je la juge comme étant une personne non-altruiste, égoïste, pas mon amie etc.

Sauf qu’en fait, la situation n’était pas favorable : elle a envie d’être seule parce que son grand-père est décédé récemment.

Ah, si j’avais su, j’aurais peut-être jugé autrement.

Ainsi, la situation, va me permettre d’expliquer l’écart entre l’intention et la conséquence.

Typiquement, une bonne intention 🔵 dans une situation défavorable 👎 peut mener à une mauvaise conséquence 🔴.
Ou bien, une intention neutre ⚪ dans une situation favorable 👍 peut mener à une bonne conséquence 🔵.

C’est un peu ce qu’il se passe lorsque l’on donne « une excuse » : j’ai oublié le bébé dans la voiture parce que j’avais trop hâte d’aller essayer la Nintendo Switch.

Je peux donc améliorer mon modèle et écrire quelque chose comme :

INTENTION – CONSÉQUENCE

⬇️

INTENTION × SITUATION = CONSÉQUENCE

Ainsi, je peux aller chercher quelle était la situation pour me permettre de juger. Attention, parfois, comme dans les exemples d’au-dessus, la situation est invisible.

Pas mal. Mais ce n’est pas fini.

Niveau 2 · Je sais qu’on a tendance à raisonner de manière abusive sur la situation

J’ai beau vouloir séparer l’intention et la situation, je ne suis toujours pas sorti de l’auberge, car mon cerveau peut encore me jouer des tours.

En effet, je peux avoir tendance à attribuer une trop grande importance à l’intention par rapport à la situation.

C’est un cas particulier de ce que l’on appelle l’erreur fondamentale d’attribution, dont la définition générale wikipédia est la suivante (leurs phrases sont encore plus longues que les miennes !) :

L’erreur fondamentale d’attribution consiste à accorder une importance disproportionnée aux caractéristiques internes d’un agent (caractère, intentions, émotions, connaissances, opinions) au détriment des facteurs externes et situationnels (faits) dans l’analyse du comportement ou du discours d’une personne dans une situation donnée.

Cette erreur peut facilement arriver quand on juge quelqu’un d’autre que soi, car nous aurions tendance à juger différemment selon si l’on est acteur, ou si l’on est observateur.

Quelques exemples :

— Si je ne t’ai pas hébergé, c’est parce que ce n’était pas le moment pour moi (situation défavorable) ; si tu ne m’héberges pas, c’est parce que tu es un mec relou (défaut de caractère).

— Si je conduis dangereusement un jour, c’est parce que j’ai une bonne raison, comme emmener ma mère à l’hôpital ; si c’est toi qui a dépassé un vélo à 40cm, c’est que tu es un type dangereux.

— Si j’ai une bonne note en histoire-géo, c’est parce que j’ai eu de la chance (situation favorable), et si toi tu as une bonne note, c’est parce que tu es fort (disposition favorable).

Cette différence de jugement, selon si l’on est acteur ou observateur, s’appelle le biais acteur–observateur, ou simplement l’asymétrie acteur-observateur.

Cette tendance est explicable dans la mesure où, lorsque nous sommes acteurs, nous avons plus facilement accès à nos intentions (et à notre monde intérieur, en général), et nous avons plus conscience des forces extérieures qui s’exercent sur nous. En revanche, lorsque l’on est observateur, le point d’attention principal est l’autre, et la situation est secondaire, en arrière-plan.

On peut remarquer que, parfois, on l’utilise dans le sens qui nous arrange, selon les échecs et les réussites (je trouve ça particulièrement agaçant quand je le remarque). C’est l’idée de « si c’est bien c’est grâce à moi, si ce n’est pas bien c’est à cause des conditions extérieures ». C’est le cas pour les exemples de l’hébergement et de la conduite dangereuse, que je recopie :

— Si je ne t’ai pas hébergé, c’est parce que ce n’était pas le moment pour moi ; si tu ne m’héberges pas, c’est parce que tu es un mec relou.

— Si je conduis dangereusement un jour, c’est parce que j’ai une bonne raison, comme emmener ma mère à l’hôpital ; si c’est toi qui a dépassé un vélo à 40cm, c’est que tu es un type dangereux.

Il y a aussi l’autre sens, qui n’est toujours pas très sain, mais que je préfère dans la mesure où, au moins, il produit beaucoup d’exigence personnelle. C’est l’idée de « si j’échoue c’est parce que je suis nul, et si je réussis c’est que j’ai eu de la chance ».

C’est le cas pour l’exemple de la note d’histoire-géo :

Si j’ai une bonne note en histoire-géo, c’est parce que j’ai eu de la chance, et si toi tu as une bonne note, c’est parce que tu es fort.

Niveau 3 · Il y a aussi les paradigmes personnels

Aaaaah, les paradigmes. Alors là, c’est le moment le plus intéressant. Penchons nous sur la situation suivante :

Note : les sexes sont changeables à votre guise

Jack et Rose sont en couple.

Un jour, Rose vient parler d’un de ses problèmes à Jack. Jack l’écoute, et tente de lui trouver une solution. Rose n’est pas satisfaite, elle se sent frustrée, et elle dit « mais tu ne m’écoutes pas ! ».
Jack répond : « mais si je t’écoute, tu as dit [ça ça ça], et moi ce que je te dis c’est de faire [ci ci ci] ! ».
Rose : tu ne comprends pas…
Jack : mais si je comprends, tu crois que je suis bête ?
[le reste de la conversation finit mal]

Maintenant, regardons les paradigmes de chacun.

Les paradigmes de Jack sont les suivants :

1. Quand Jack a des problèmes, il n’en parle pas, et il tente de résoudre ses problèmes seuls.
2. Si Jack en parle à quelqu’un, c’est parce qu’il a besoin d’aide pour trouver des solutions.

Cela implique que si quelqu’un vient parler à Jack de ses problèmes, Jack a l’intuition que cette personne attend une solution, et donc Jack est ravi de pouvoir l’aider.

Sauf que, les paradigmes de Rose, ce sont les suivants :

1. Lorsque Rose a des problèmes, elle en parle.
2. Ce que Rose attend lorsqu’elle le fait, c’est une aide émotionnelle, donc essentiellement de la compassion.

Ce qui fait que lorsque Rose vient parler à Jack, Jack lui donne des solutions, car c’est ce que Jack attendrait lui-même s’il était à la place de Rose. Mais ce n’est pas ce dont Rose a besoin. Il en résulte une situation de malentendu frustrante pour les deux et, pour peu qu’aucun des deux ne lise Kodori, elle risque de se répéter.

Et c’est comme ça que Rose finit avec un couteau dans le cœur après 20 ans de mariage.

Humour bien sûr

Plus tard, Rose et Jack sont en soirée (ils sont toujours en couple). Rose parle à deux autres hommes (qui ne sont pas dégueu, d’ailleurs), et il semble y avoir appréciation mutuelle. Jack n’est pas content, il est jaloux. Sirotant son mojito nerveusement, il prend cela comme une offense, voire une légère trahison de la part de Rose. Mais il ne va pas spécialement lui en parler, et à force de la méfiance va s’accumuler. Ce qui bien sûr est parfaitement sain pour le couple.

Sauf que Rose n’avait pas du tout cette intention ; si on le lui demandait, et qu’elle réfléchissait un peu, elle dirait que de son point de vue, c’était un évènement positif pour trois raisons :

— Il est sain de se laisser aller à ressentir de l’attirance sexuelle pour d’autres personnes que Jack, réprimer l’émotion étant dangereux.
— Il est sain d’avoir des échanges intéressants avec d’autres personnes intéressantes, tant qu’on se garde d’avoir des actes intimes ; l’interaction avec ces hommes lui rappelle d’ailleurs ce qu’elle aime chez Jack.
— C’est un signe qu’elle a de la valeur sociale. Ce qui est plutôt cool.

Donc là, nous sommes carrément dans un cas où un évènement positif pour l’un, est perçu comme négatif par l’autre. Mais personne ne s’en rend compte.

Rose va persister dans ce comportement, le vase de Jack va déborder un jour et paf, couteau.

C’est un problème.

Ainsi, il semble sage d’introduire les paradigmes dans notre modèle :

INTENTION × SITUATION = CONSÉQUENCE

⬇️

INTENTION × PARADIGMES × SITUATION = CONSÉQUENCE

On est bien, là. Mais ce n’est pas fini.

Niveau 4 · Je sais que l’on a tendance à raisonner de manière abusive sur les paradigmes des autres

Ok, j’ai le niveau 3, donc j’ai envie d’aller voir quels sont les paradigmes de l’autre. Néanmoins, il y a trois difficultés pour accéder aux paradigmes de l’autre.

1. Les paradigmes sont invisibles

Je pense qu’avec mes exemples, vous êtes convaincus.

2. Il y a des paradigmes que l’on n’identifie même pas

Pour comprendre, séparons les paradigmes en deux catégories.

Les paradigmes que j’ai identifiés
Par exemple, j’aime les fraises, mais je sais qu’on peut ne pas les aimer (enfin bon, il faut être un peu fou quand même). Idem, il paraît qu’il y a des gens qui ne sont pas très intéressés par la physique. C’est possible.

Ou encore, j’ai pu me rendre compte que tu me montrais ton amour en me rendant des services plutôt qu’en me le disant, alors que moi c’est le contraire.

Je suis conscient que mon paradigme est ainsi, ce qui me permet d’immédiatement déduire qu’il se pourrait qu’il soit différent chez l’autre.

Les paradigmes que je ne parviens même pas à identifier, parce que je n’en ai pas conscience.
Dans l’exemple de Jack et ses problèmes, peut-être que Jack ne se rend tout simplement pas compte qu’on puisse vouloir parler de ses problèmes pour trouver un support émotionnel.

Ou encore, dans une autre situation, quelqu’un pourrait ne pas concevoir qu’il soit possible d’avoir une forte préférence pour le calme et être en bonne santé mentale.

Le problème de cette catégorie, c’est qu’on est incapable de prendre en compte ces différences consciemment.

3. On a tendance à projeter notre manière de penser sur l’esprit des autres

Par défaut on se dit, inconsciemment, que les gens ont une psychologie proche de la nôtre. Grosse difficulté.

Ainsi, ces trois difficultés du Niveau 4 sont le gâteau sur la cerise de la difficulté de simulation.

Conclusions

1. Pour juger plus proprement, il faut évaluer chaque élément de ce modèle :

INTENTION × PARADIGMES × SITUATION = CONSÉQUENCE

2. Il peut y avoir de mauvaises conséquences et une bonne intention

3. Il est pratiquement impossible de tout évaluer tout seul

OK, alors qu’est ce qu’il faut faire ?

Voir La dissension a trois versions (1/3) ↗️


Lectures supplémentaires

Article wikipedia sur l’erreur fondamentale d’attribution
Article wikipedia sur le biais acteur-observateur (en anglais seulement)
Article wikipedia sur le rasoir d’Hanlon


Tu veux te faire entendre discrètement ?


2 réactions au sujet de « La dispute tu ne pourras simuler »

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